Le cinéma de Shinya Tsukamoto a toujours entretenu une fascination pour le corps humain. De Tetsuo (1989, 1992, 2009) à Tokyo Fist (1995), ses personnages voient leur chair se transformer, être mise à mal ou devenir le reflet de leurs obsessions les plus profondes. Avec Vital, le réalisateur japonais abandonne pourtant l'explosion de violence qui caractérise une grande partie de sa filmographie pour signer l'un de ses films les plus calmes, mais aussi les plus bouleversants. Le corps n'est plus un terrain de destruction : il devient un espace où se mêlent la mémoire, le deuil et la culpabilité.
Après un accident de voiture qui lui fait perdre la mémoire, Hiroshi (Tadanobu Asano) reprend des études de médecine. Lors d'un cours de dissection, il développe une étrange obsession pour le cadavre confié à son groupe, persuadé qu'il s'agit de Ryoko, la jeune femme décédée dans le même accident que lui. À mesure que les souvenirs reviennent, le passé, les rêves et la réalité deviennent de plus en plus difficiles à distinguer.
Il suffit de quelques minutes pour comprendre que Vital est avant tout une démonstration de mise en scène. Tsukamoto compose chaque plan avec une précision remarquable, utilisant la photographie comme un véritable langage émotionnel. Les teintes bleutées qui dominent le film installent une sensation de froid permanente, presque clinique, tandis que quelques éclats de rouge ou de jaune viennent rompre cette monotonie glaciale pour rappeler la présence persistante de la vie, du sang ou du souvenir. Rien n'est laissé au hasard. Chaque couleur semble participer à la reconstruction fragmentée de l'esprit de Hiroshi.
Cette maîtrise visuelle atteint son apogée lors de plusieurs séquences d'une beauté saisissante. L'accident, les souvenirs de Ryoko ou encore la scène de danse comptent parmi les plus beaux moments du film, mais aussi parmi les plus marquants de toute la filmographie de Tsukamoto. Sans jamais chercher la démonstration gratuite, Tsukamoto construit un montage d'une précision presque chirurgicale, où chaque coupe paraît répondre au rythme de la musique. En parlant de musique, la bande originale accompagne à la perfection cette recherche esthétique et renforce l’atmosphère mélancolique qui ne quitte pratiquement jamais le récit.
Cette beauté formelle n'est pourtant jamais décorative. Elle accompagne constamment les thèmes qui traversent le film. Vital raconte moins une histoire de mémoire retrouvée qu'une incapacité à accepter la disparition de l'être aimé. Hiroshi ne dissèque pas seulement un corps, il tente désespérément de comprendre ce qui subsiste d'une personne après la mort et de réparer une culpabilité qu'il ne parvient pas à dépasser. Comme souvent chez Tsukamoto, le corps devient le seul langage capable d'exprimer ce que les mots ne peuvent plus dire.
Tadanobu Asano porte le film avec une interprétation d'une grande justesse. Son jeu, constamment retenu, traduit parfaitement un homme prisonnier d'émotions qu'il ne comprend plus lui-même. À ses côtés, Jun Kunimura livre également une prestation bouleversante dans le rôle du père de Ryoko. Avec une sobriété remarquable, il incarne un homme dont le deuil semble avoir remplacé toute autre émotion. Le reste du casting évolue dans la même tonalité, sans jamais tomber dans le mélodrame, renforçant l'impression de regarder des personnages suspendus entre la vie et le souvenir.
Le film n'est cependant pas exempt de défauts. Sa première partie, volontairement fragmentée, entretient un flou qui peut parfois désorienter plus qu'il ne nourrit réellement le mystère. De même, Ikumi reste un personnage relativement peu développé. Son attachement obsessionnel envers Hiroshi peine à dépasser sa fonction narrative, ce qui limite l'impact émotionnel de certaines scènes où elle devrait pourtant jouer un rôle essentiel.
Ces réserves empêchent Vital d'atteindre la puissance émotionnelle de ses ambitions, mais elles n'effacent jamais la force de son regard. Peu de cinéastes sont capables de transformer une salle de dissection en un espace d'une telle poésie. Tsukamoto filme les corps avec une délicatesse presque paradoxale. Là où d'autres auraient cherché le malaise ou la provocation, il fait naître une profonde humanité. C'est précisément cette capacité à rendre le dérangeant profondément beau qui fait de Vital l'une des œuvres les plus singulières de sa carrière.
« Tu sais, je me demande souvent… Si tu pouvais revivre un moment de ta vie, des années après ta mort, lequel choisirais-tu ? »
